Paroles libres

Avril 2026

J'accuse

Depuis 1948, l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme proclame que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits, doués de raison et de conscience, et qu'ils doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Fraternité. Laissez ce mot résonner un instant. Savourez-le. Parce qu’aujourd’hui des frappes israélo-américaines sur une province au nord de l'Iran ont fait dix-huit morts, dont deux enfants. Et en réponse les dirigeants du monde ont publié des communiqués aseptisés, déshumanisés alors que les morts auraient pu être de nos familles, de nos amis ou même simplement de nos connaissances, mais tous ont été oubliés.

Alors permettez-moi de vous parler de Kamran.

Kamran a grandi à Téhéran. Il a étudié le droit, convaincu que des mots couchés sur du papier pouvaient protéger les gens vivant dans la réalité. Naïf, peut-être. Courageux, sans nul doute. Kamran est descendu dans la rue quand les manifestations ont éclaté, parce qu'il était convaincu, lui, que la fraternité ne se déclame pas mais se pratique.

Puis il a vu ses amis tomber. Il a vu les balles bien réelles. Et a fui a partir du moment où rester est revenu à signer son arrêt de mort. Il a traversé des frontières, rempli des formulaires dans des langues qu'il ne parlait pas, attendu dans des couloirs aux néons blafards que quelqu'un, quelque part, daigne le regarder comme un être humain et non comme un numéro de dossier.

Et aujourd'hui, Kamran attend encore. Parce que le 7 avril 2026, à 20 heures, heure de Washington, expire l'ultimatum qu'a posé Donald Trump à l'Iran. Et depuis, il n'est plus simplement un homme en attente d'une réponse administrative. Il est un homme suspendu entre deux guerres, entre deux enfers : celui qu'il a fui et celui que lui promet, depuis l'autre côté de l'Atlantique, un petit homme orange…

Ce qu’a dit Trump exactement, il faut l'entendre. Sur sa plateforme Truth Social, il a prévenu : « Une civilisation entière va mourir ce soir. » Il a menacé de bombarder les centrales électriques et les ponts iraniens si Téhéran ne rouvrait pas le détroit d'Ormuz, par lequel transitent habituellement un cinquième des hydrocarbures consommés dans le monde. Ce n'est plus de la politique étrangère. C'est de la fanfaronnade nucléaire. C'est un homme qui dirige la première puissance militaire mondiale comme il dirigeait ses émissions de télé-réalité, avec des coups de théâtre, des deadlines et un public éberlué, composé de dirigeants scotchés.

De dirigeants européens tellement incrédules qu’ils en ont perdu la parole et n’ont pas dit grand-chose en beaucoup de mots…

Le président du Conseil européen Antonio Costa a estimé que « toute attaque contre des infrastructures civiles, notamment les installations énergétiques, est illégale et inacceptable ». Illégale et inacceptable. Quel courage. Quel souffle. On tremble. Pedro Sánchez, lui, a qualifié la guerre de « scénario bien pire que l'Irak », une guerre « illégale et absurde, cruelle ». C'est un fait, en effet… Et après ? Le Royaume-Uni et la France ont réuni une trentaine de pays pour former une coalition… pour sécuriser le détroit d'Ormuz. Pas pour protéger les civils, non non non… Pas pour condamner Trump, non non non… Pour sécuriser les livraisons de pétrole. Voilà ce qui nous mobilise vraiment.

Alors j'accuse.

J'accuse les chefs d'État de savoir exactement ce qu’est menacer de détruire des centrales électriques et des ponts dans un pays en guerre : des crimes de guerre, ni plus ni moins, caractérisés, documentés. J’accuse ces chefs d'État de choisir quand même le communiqué prudent plutôt que la rupture franche. D'utiliser les mêmes mots faciles que tout politicien : « ferme mais bienveillant », « ambitieux mais réaliste », « préoccupé mais aligné ». Préoccupé mais aligné. C'est ça, la grande diplomatie en 2026.

J'accuse ceux qui savent et qui se taisent. Ceux qui ont vu Trump déclarer à la presse de la Maison Blanche qu'il aimerait « prendre le pétrole iranien, parce qu'il est là pour être pris », et qui n'ont pas appelé ça par son nom. Ceux qui ont entendu une puissance étrangère revendiquer le pillage d'un pays souverain et autonome, en direct, devant des caméras, et qui ont trouvé que cette situation « nécessitait un suivi attentif ».

J'accuse ceux qui se félicitent d'avoir « maintenu les canaux diplomatiques ouverts » tandis que l'ONG Human Rights Activists News Agency recensait le 6 avril au moins 3 597 morts, dont 1 665 civils, parmi lesquels au moins 248 enfants. Des canaux diplomatiques ouverts. 248 enfants morts. Les deux phrases tiennent dans le même paragraphe et personne ne s'en offusque…

J'accuse, enfin, notre confort. Notre formidable capacité collective à regarder des images faire le tour du monde, des courageux qui forment des chaînes humaines autour de leurs centrales électriques pour protéger ce qui leur reste et dénoncer ce qu'ils subissent tandis que nous… on like, on partage, et on scrolle sans rien exiger de ceux qui nous gouvernent. Parce que les symboles voyagent vite mais les principes beaucoup moins. Parce que l'indignation algorithmique est devenue notre façon d'avoir bonne conscience sans rien risquer.

Kamran, lui, ne peut pas se permettre le luxe de l'indignation algorithmique, c’est pour lui qu’on s’indigne. Il attend dans un couloir. Il attend qu'on décide si sa vie vaut quelque chose. Et pendant ce temps, des hommes en costumes sobres, dans des salles climatisées, choisissent soigneusement des adjectifs percutants.

Ainsi dignité et droits sont bafoués et pourtant personne n'est fraternel.

Et ce n'est pas une question de bord politique. Ce n'est pas une question idéologique. C'est une question de cohérence élémentaire. Soit l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme a du sens et alors il faut le défendre — maintenant, pour Kamran, pour les enfants de la province d'Alborz, pour tous les courageux qui continuent de militer aux quatre coins du monde. Soit il n'en a pas, et alors il faut avoir le courage de le dire à voix haute et d'en assumer la honte.

L'inaction n'est pas une position neutre. C'est un choix. Et comme tous les choix, elle a des conséquences, sur des vies réelles, dans des rues réelles, sous des bombes bien réelles que nos dirigeants n'ont pas condamnées assez fort pour que ça change quoi que ce soit. Que nous n'avons pas dénoncées assez fort pour que ça change quoi que ce soit.

Alors militons. Descendons dans la rue. Interpellons nos élus. Exigeons des positions, pas des déclarations, des positions, fermes. Exigeons qu'on appelle les crimes de guerre par leur nom. Exigeons qu'on boycotte ce qui doit être boycotté. Exigeons davantage que des adjectifs.

Parce que le silence de nos gouvernements ne sera rompu que par le bruit du tumulte que nous ferons en refusant de nous taire.

Et si vous ne le faites pas pour eux, faites-le au moins pour vous. Comment pourrions-nous nous regarder dans les yeux si nous n'agissons pas ?

Elisa Adeline

Mai 2026

Les portes

Il y a des choses contre lesquelles on ne devrait pas avoir à lutter. L'injustice, certes, la bêtise humaine, évidemment, mais aussi, et c'est là qu'on entre dans le vif du sujet, les portes. Ces portes qui n'ont l'air de rien et qui pourtant sont là, partout, toujours, avec la constance tranquille de ceux qui savent qu'ils gagneront.

Les portes. Ces obstacles hypocrites qui se dressent sur notre chemin avec l'air de n'y être pour rien, qui nous barrent la route avec l'innocence de celui qui « fait juste son travail ». On les connaît bien, ces portes-là. Celles qu'on franchit enfin, au prix d'un effort considérable, pour en trouver une autre, à peine différente, un mètre plus loin. Elles sont partout. Des portes, des portes, toujours des portes. On grimpe, on s'accroche, on arrive enfin à hauteur de la zone, et patatras. Une porte. On en a tous croisé, à un moment ou un autre, ce moment précis où l'on sent que quelque chose résiste, que l'élan se brise, que ce qui semblait acquis ne l'était pas vraiment en fait. Ça arrive sans prévenir. On avançait, on avançait même plutôt bien, et puis non. Et si on n'a pas su anticiper, si on n'a pas eu la force, la poigne, le grip ou tout simplement la chance de trouver le bon angle d'attaque, on chute. Brutalement. Misérablement. Et tous les efforts accumulés s'effondrent avec nous. Et le pire, ce qui exaspère, ce n'est même pas la porte en elle-même, on pourrait l'accepter si au moins elle était honnête. Non, ce qui exaspère, c'est l'évidence avec laquelle elle s'impose, cette fourbe façon qu’elle a de se dresser devant nous sans la moindre gêne, comme une évidence, comme si c'était normal, comme si on devait la remercier.

Alors oui, à bas les portes.

A bas les portes en escalade.

Car oui, ce dont nous voulions parler, ce n’est ni des portes matérielles qui restreignent nos déplacements, ni des portes métaphoriques qui restreignent notre évolution au sein de la société. Mais bien des portes en escalade, parce que dans ce sport aussi on se prend des portes, et c'est au moins aussi frustrant.

Voilà comment ça marche. L'escalade est un sport qui demande une concentration de tous les instants, une gestion permanente de son équilibre sur des prises que des gens très intelligents, qu'on appelle les ouvreurs, ont disposées dans le seul but de nous faire souffrir. C'est leur métier, et ils l'exercent avec une créativité machiavélique qu'on ne peut qu'admirer. A distance, c'est-à-dire depuis le sol après être tombé. L'une de leurs ruses favorites consiste à aligner trop verticalement les prises, forçant le grimpeur à se contracter, à se tordre, à chercher des équilibres que son corps n'est pas franchement prêt à concéder. Et quand l'équilibre se dérobe, quand le centre de gravité part sur le côté malgré tous nos efforts, on pivote, logique. Lentement, inexorablement, comme une porte sur ses gonds. C'est ça, se prendre une porte. Ce moment où le corps trahit l'esprit, où la voie vous échappe, où vous regardez le mur s’éloigner de vos yeux, puis vos mains s'éloigner du mur avec ce sentiment particulier que les grimpeurs connaissent bien : celui d'avoir fait tout son possible et de chuter quand même. La même exaspération, finalement. La même évidence insupportable. La même porte détestable.

Et ça peut arriver même aux meilleurs, des presque champions du monde, des quasi champions olympique, passés à une porte du Saint Graal mais que la gravité a trahis à la dernière seconde, sur la dernière ligne droite…

Maintenant, si vous ne faites pas d'escalade, vous avez au moins appris quelque chose aujourd’hui. Et c'est déjà ça. Mais je vous concède une chose : si en lisant les premières lignes vous avez pensé à autre chose qu'à l'escalade, vous n'aviez pas tout à fait tort non plus. Déjà parce qu’en effet, la société est truffée de portes qui nous enlisent. Et aussi, parce que c'est ça, la force d'une métaphore sans contexte : vous faire croire n'importe quoi, vous faire voir ce que l’on veut, vous faire ressentir ce qui n'était pas là. Alors attention. Pas à l'escalade bien sûr, enfin, c'est à vous de voir mais c’est quand même un sport incroyable. Mais à ce que l’on vous raconte, et comment on vous le raconte.

Elisa Adeline et Laura Billet-Das

Mai 2026

Etude d’un choix cornélien

Il y a des problèmes que l’on ose à peine intérioriser, en tout cas pas nommer et surtout pas exprimer, parce qu’on nous rétorquerait d'arrêter de nous plaindre, que c’est un problème de chanceux... celui dont je vais vous parler aujourd’hui en fait partie.

Comment choisir quand on aime tout ? Quand les maths semblent indispensables, que la HLP fascine, que la physique promet d'expliquer le monde mais que l'HGGSP promet exactement la même chose ? Quand on a coché des écoles d'art, de droit, d'ingénierie et de psychologie sur le même formulaire Parcoursup, et avec la même conviction sincère pour chacun d’entre eux ? On ne parle pas assez de ces élèves-là. On parle de ceux qui ne savent pas quoi faire parce que rien ne les attire, parce qu’ils n’y arrivent pas malgré tous leusr efforts et c'est légitime, c'est une vraie détresse. Mais les autres, ceux que tout attire, on suppose qu'ils s'en sortiront, que le choix se fera naturellement, que l'abondance arrangera les choses. Elle ne les arrange pas. Elle les complique, différemment en effet mais les complexifie quand même. Parce que choisir, quand on aime tout, ce n'est pas choisir entre ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, c'est choisir entre ce qu'on veut et ce qu'on veut aussi. En somme, c’est un choix cornélien que nous allons maintenant étudier.

Au conseil de classe, on vous annonce tout fier que vous pouvez tout faire et quelques mois plus tard que c’est à vous que reviendra la décision finale. Comme si l'autonomie était une réponse à l'indécision alors qu'entre nous, elle en est plutôt la condition, non ? Vous avez le choix, donc c'est votre faute si vous n'arrivez pas à trancher. Alors en essaie, un reflechit, on tourne le problème dans tous les sens. On fait des listes de pour et de contre qui finissent toutes équilibrées. On se dit qu'on finira par se lasser de quelques chose, et que ce sera le signe. Mais non, rien ne se lasse…

Et puis arrive le moment où il faut choisir un avenir : Parcoursup demande une filière définie, une direction choisie, un nom pour notre futur. Et là, l'indécision change de nature. Ce n'est plus choisir entre deux matières qu'on aime toutes les deux. C'est choisir une vie, au moins sur le papier, au moins pour l'instant, au moins officiellement. Médecine ou lettres ? Sciences po ou école d'ingénieurs ? Droit ou fac de psycho ? Les cases sont là, bien propres, attendant sagement qu’on en coche une et on sent bien que quand ce sera fait on aura décoché toutes les autres, mais il faut vite ! Et amputer notre monde des possibles jusque là intact .Et ce qui fait le plus peur, au fond, ce n'est ni de se presser ni de se tromper. Au pire on s'en remettra, on bifurquera et on retrouvera. Non, ce qui fait vraiment peur, c'est l'ennui. Cette idée que choisir, c'est avant tout renoncer. Renoncer à la diversité pour s'enfoncer dans un couloir de plus en plus étroit, devenir peu à peu le spécialiste d'une seule chose alors qu'on avait envie de rester des débutants en tout. De voir le reste s'atrophier doucement, faute d'usage et qu’on soit trop engagé sur le chemin de la monotonie pour faire demi tour.

Alors oui, avoir une seule passion, une seule possibilité, ça peut-être une bénédiction mais ce qu’on refuse d’entendre parfois, c’est que la spécialisation n’est pas non plus une malédiction. Un médecin peut écrire, un ingénieur peut philosopher, un diplomate intégrer. Finalement tout effleurer c’est bien mais si on creuse assez profondément pour trouver toujours plus de complexité, de surprise et de nouveauté et ne s’ennuiera pas. Au fond, la monotonie ne vient pas d’un choix mais plutôt du regard qu’on porte sur ce qu’on a choisi.

Elisa Adeline